Une personne criait : "Le train déraille !"

Ma sœur avait douze ans, moi huit. Nous voyagions avec notre maman. A Alès où nous avions pris le train, le quai était rempli de voyageurs, il y avait parmi eux des connaissances de nos parents. La rentrée scolaire était avancée cette année là.

A l’arrivée du train, notre père, nous avait entraînées en queue pour nous faire monter dans des wagons plus accessibles. Notre mère l’avait suivi en rouspétant d’avoir à aller si loin après une intervention à la hanche qui la faisait toujours souffrir et l’obligeait à marcher avec une canne. Nous nous étions donc retrouvées dans l’avant dernier wagon. Dans le dernier, il y avait, me semble-t-il, les enfants d’une colonie de vacances.

Dans le compartiment où nous avions pris place, étaient déjà installés deux gendarmes en uniforme beige, une jeune femme et un homme habitué de la ligne. Dans le tunnel avant Nozières, cet homme répétait « à cette allure là, il va dérailler, il va dérailler ! » l’atmosphère était extrêmement tendue. Peu après, une personne à la fenêtre du dernier wagon criait le train déraille ! Ce fut alors le grand choc, ma sœur, assise en marche arrière, reçut les valises du porte-bagages sur la tête, je fus violemment projetée de son côté; le wagon s’inclina, par bonheur, sans se renverser, ni s’écraser, puis le train s’immobilisa dans un grand fracas. Les hommes du compartiment dirent qu’il pouvait prendre feu, qu’il fallait vite sortir. La jeune femme, paniquée, hurlait demandant que faire. En réponse les gendarmes lui dirent de les suivre. Quelques instants plus tard nous étions seules dans le wagon.

La progression dans le couloir était difficile à cause de la gîte et de diverses choses qui encombraient le passage. J’avais très peur que le train flambe et que nous ne puissions pas sortir à temps. Arrivées à la portière ma sœur a sauté sur la voie, puis m’a réceptionnée, elle craignait l’arrivée d’un autre train. Notre maman s’est agrippée aux rampes et s’est laissée glisser pour se lâcher le plus près possible du sol. L’image des blessés et des personnes aperçues dehors reste floue, un homme en sang titubait sur les rails. C’était maintenant le silence.

Nous avions eu beaucoup de chance. Nous n’avions que des contusions, aucune blessure grave. Nous nous dirigions vers la gare quand un employé est venu dire que ce n’était pas un spectacle pour des enfants et qu’il était préférable de nous emmener au café non loin du passage à niveau. Notre mère a téléphoné de là à Alès et notre famille est venue nous chercher.

Quelques jours après, nous sommes reparties et avons vu à Nozières, sur le bas côté, ce qu’il restait du train accidenté. J’ai souvent pensé aux victimes, à leurs proches et au mécanicien.

J’ai lu avec émotion les témoignages de votre site qui m’ont permis de préciser mes souvenirs d’enfant, de sentir aussi la reconnaissance du vécu de chacun. A l’époque, mon oncle, lui-même conducteur, nous avait donné des informations, des nouvelles des voyageurs et des connaissances rencontrées sur le quai.

Etant reparties par nos propres moyens, je crois bien que nous avions dû prouver plus tard que nous étions dans ce train. J’ai le souvenir pénible d’une visite médicale à la SNCF. En effet nous n’avions pas à nous plaindre nous étions saines et sauves.

Quand je voyage en train, il me reste toujours une appréhension si des difficultés de trafic, des retards ou des problèmes particuliers sont annoncés. Après toutes ces années, ce récit est peut-être une manière d’évacuer cet épisode marquant et d’apporter quelques réponses aux personnes qui s’interrogent toujours.

Aimée Préel.

 

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