J'ai vu le train accidenté

 

Je n’avais que onze ans…

 


Je n'avais que onze ans à peine en septembre 1957, néanmoins j'ai été fortement marqué par cet accident. Tout d'abord parce que cette ligne m'était familière. Mes parents n’avaient pas de voiture et nous prenions souvent le train pour aller rendre visite à notre oncle d'Alès.

 

A chaque voyage, c’était un ravissement. J'en prenais pleins les yeux, les oreilles et les poumons aussi ! L’odeur moite de la vapeur et celle si particulière de la créosote dont les traverses regorgeaient, la fumée acre du charbon…les coups de sifflets stridents à l’approche des tunnels… le balancement des wagons au franchissement des aiguilles et le train qui quoiqu’il advienne, tapait sans cesse le fer… véritable  symphonie ! J'adorais plus que tout encore, l'ambiance ferroviaire de ces merveilleux retours de nuit. Ces feux violets au ras du sol, ces signaux que je ne comprenais pas… ces fabuleux soirs d’été ou dans l’épaisseur de la nuit, le train entrait dans mes rêves pour venir bercer mon sommeil. Ma mère me réveillait à Nîmes. Je descendais du train aussi noir qu’un charbonnier, un peu déçu d’avoir raté une séquence.

 

Je connaissais bien aussi Fons Outre Gardon, un petit village proche de Nozières, où j'allais parfois passer quelques jours pendant les vacances, chez des amis de mes parents. Je ne manquais jamais l'heure du passage de l’express de Paris tracté par une puissante machine à vapeur. Les quais grondaient. J’entendais longtemps encore son halètement dans le lointain, lorsqu’elle s’engageait sur le viaduc de Gajan. C’était pour moi un réel plaisir. Aussi, lorsque dans la soirée du 7 septembre mon père est rentré à la maison en annonçant le déraillement du Paris - Nîmes à Nozières, j'étais particulièrement affecté. Il a ajouté en s’adressant à ma mère : « Je viens de croiser le cousin Paul. C'est lui qui me l'a appris. Il était blanc comme un cachet d'aspirine. Il était dans le train ! Il descendait de Paris et ne doit son salut qu'à un heureux concours de circonstances : Il voyageait en tête du train. Après Villefort, il a rencontré des copains (il était natif de cette région). Ils ont bu un coup ensembles et il les a rejoints en queue du train ». Ce sont les premières voitures qui furent les plus meurtrières.

 

Le lundi 9 septembre vers seize heures, le surlendemain du drame, mon oncle de Garrigues, petit village gardois proche de Nozières, est venu nous chercher, ma petite sœur et moi, pour passer quelques jours à la campagne avant la rentrée des classes. Dans la voiture il m'a dit que nous passerions par Nozières.  Mon oncle était pépiniériste. C’était un homme affable, connu et respecté dans la région. Il possédait une voiture et le téléphone. L’après-midi du drame, il  avait été appelé et réquisitionné par les gendarmes pour rapatrier des voyageurs sur Nîmes. Il devait à présent se faire délivrer une attestation par la gare ou la gendarmerie en vue de son dédommagement. Cela peut paraître curieux, mais n’oublions pas que nous étions en 1957. Les moyens mis en œuvre étaient bien différents de ceux d’aujourd’hui. La population locale  avait largement contribué au sauvetage des blessés. Elle s’était spontanément portée à leur secours et ce, d’une façon exemplaire.


Je n'oublierai jamais le triste spectacle de ce déraillement ! Certes, il n'y avait plus de corps, plus de blessés, pas de sang non plus, mais c'était une scène de désolation d'une telle ampleur pour moi, que je persiste à croire que je n'y étais pas préparé et surtout que j’étais bien trop jeune pour assumer ce que je voyais : Des voitures enchevêtrées, certaines complètement écrasées, des tôles tordues, fumantes sous les chalumeaux dans l'odeur insupportable de la peinture brûlée. Des essieux disséminés le long des voies, des rails tordus et plus loin au delà des quais, l'énorme locomotive sombre et inerte, couchée dans le ballast. Je ne parvenais pas à croire qu’il s’agissait là de l’express que j’avais si souvent regardé passer en gare de Fons dans un grondement assourdissant. Un train ne pouvait pas dérailler. C’était impossible. Ce triste spectacle heurtait ma compréhension du monde, me projetant sans ménagement dans celui des adultes. Celui de ces hommes résignés, qui s’employaient dans le calme à effacer les traces de la catastrophe. Nous sommes retournés vers la gare. Partout des amoncellements de valises éventrées, des vêtements, des chaussures, des jouets... des souvenirs de vies, éparpillés !

 

Dans la cour de la gare, mon oncle a rencontré un homme qu'il connaissait. Ce dernier nous a conduit par un petit chemin jusqu'à un ponceau sous la voie ferrée. Sa voûte était crevée. Des pierres étaient tombées et en levant les yeux, on apercevait un tampon et un piston de la machine qui pendaient. Je me souviens aussi que cet homme a dit à mon oncle qu'on avait retrouvé le mécanicien du train, errant dans les vignes... qu'il était devenu fou. En retournant vers la voiture, j'ai trouvé dans l'herbe, contre le talus, une photographie... la photo d'une personne avec un enfant, je ne sais plus très bien, mais je me rappelle avoir songé que ces gens étaient probablement morts.

 

C'était pourtant une belle et chaude après-midi de septembre.

 

Georges Malarte.

 

 

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