Ils étaient joyeux en montant tous les 4 à bord du 1115.

 

1957 : La France a pour président René COTY, le traité de Rome est signé en Mars la CEE est née.

On voit l’invention de la première montre électrique et du premier Frisbee, le premier satellite russe, Spoutnik est lancé suivit de Spoutnik 2 qui conduit la chienne LAÏKA dans l’espace. Fiat lance la Fiat 500.

On assiste à la première parution de « Gaston Lagaffe ». A Broadway c’est la première de West Side Story et  en France Jacques BREL connait ses premiers succès,

Cette année là, né  Oussama Ben Laden ; Eliot NESS,  Humphrey BOGART, Christian DIOR et Sacha GUITRY nous quittent.

 

Ils étaient joyeux en montant tous les 4 à bord du 1115

 

Nous sommes le 7septembre 1957, Jacques Lejeune 34ans est cheminot, chauffeur de locomotive à vapeur au dépôt de Clermont-Ferrand, Irène 35ans, après une formation de coiffeuse, elle se consacre à l’éducation de ses enfants. Ils ont deux filles, Annie 11ans et Danielle 6ans. Ce matin ils se sont levés très tôt pour prendre le train, profitant des derniers jours de vacances avant la reprise de l’école, pour aller voir des amis, d’anciens voisins qui avaient déménagés dans le sud. On imagine aisément l’excitation des filles ce matin là, ravies de retrouver leurs anciens copains!

 

Vers 6h00, le « Paris-Nîmes » arrive en gare, le train est parti la veille de Paris à 23h13 et doit arriver peu avant 13h en gare de Nîmes. Jacques salue quelques collègues sur le quai avant de monter avec sa famille à bord du 1115.

Le train est bien rempli, c’est, pour la plupart des voyageurs, le retour des vacances. Il y a beaucoup d’enfants. Le train arrive à Langeac à 8h12 il doit rester en gare 8minutes. Il y a échange de machines. C’est le mécanicien Elie Gagnes et le chauffeur Joseph Cubizolles, tous deux du dépôt de Langeac, qui prennent le relais sur la locomotive 141-F-95 qui leur est aujourd’hui affectée. Les passagers en profitent pour prendre un peu l’air et se dégourdir les jambes. Jacques Lejeune va saluer ses collègues et en particulier l’équipe de conduite en tête du train.

8h 20, le train repart. C’est une chaude journée qui s’annonce. Il entame la portion de ligne la plus difficile du parcours et aujourd’hui, journée de grands retours,  il est composé de neuf wagons, deux de plus qu’à l’ordinaire. Il doit traverser 107 tunnels, franchir de nombreux viaducs et subir d’importants dénivelés. A 10h le 1115 atteint la Bastide le point culminant de la ligne. Il faut encore rallier Alès, après, c’est la plaine le plus dur sera passé et le train pourra rattraper un peu de son retard.

 

L’express arrive en gare d’Alès avec 17 minutes de retard. Sur le quai, une annonce par haut-parleur est faite à l’attention des voyageurs pour les informer de la présence d’un chantier de travaux entre les gares de Nozières-Brignon  et de Fons-Saint-Mamert, afin qu’ils ne se penchent pas par les fenêtres. Les gens plaisantent en se disant au revoir. Le train quitte Alès à 12h15 avec un retard de 16 minutes.

Le 1115 roule plus vite dans la plaine. Il glisse sur les rails, toutes fenêtres ouvertes. Dans un vacarme assourdissant, il vient de franchir l’étroit tunnel de Boucoiran et fonce maintenant sur Nozières. Jacques Lejeune, connaît bien cette ligne. Vers 12h30 il indique à sa famille qu’il ne reste plus environs  que25 kilomètres avant d’arriver à Nîmes. Là bas leurs amis les attendent et ils ont encore pas mal de route à faire ensuite. Jacques en profite pour aller aux toilettes avant d’arriver. Irène se lève pour préparer ses affaires. On entend le tintement d’un passage à niveau qui s’éloigne.

 

C’est à ce moment précis, il est exactement 12h35 que le déraillement se produit.

 

Le  train n’a pas ralenti, il a avalé le quai de la gare. Il y a eu un léger balancement et la locomotive s’est renversée emportant avec elle ses 9 wagons.

En un instant, ce joyeux voyage se transforme en un horrible drame.

Le choc est d’une extrême violence.

Un bruit assourdissant, un nuage de poussières, puis plus rien, le silence. Mais partout, une odeur envahit la campagne dans la chaleur de l’été : celle du charbon brûlé.

 

 

Jacques est bien secoué mais ses blessures restent superficielles. Il réussit à s’extirper des toilettes et se met aussitôt en quête de retrouver ses enfants et sa femme. Mais une fois dehors c’est la stupeur, les wagons ne sont plus qu’un inextricable enchevêtrement de bois et de tôles dispersés, un amas de ferraille. Où sont-elles et surtout comment vont-elles ?

Irène qui était debout pour prendre ses bagages au moment du drame, se retrouve coincée jusqu’au bassin. Elle ne pense pas à sa douleur mais cherche désespérément ses enfants. Et ce qu’elle voit, jamais elle ne l’oubliera : des cadavres sont tombés sur ses filles. Elle essaie en vain de déplacer les corps lourds et inertes qui les recouvrent, mais elle ne peut pas bouger. Ses jambes et son bassin sont coincés et à la seule force de ses bras elle ne parvient pas à dégager ses enfants dont elle ignore l’état de santé.

A l’extérieur les secours se mettent rapidement en place.  Les ouvriers qui effectuaient les travaux sur la voie sont les premiers à intervenir. La garde barrière, Mme Elise Garcia,  qui a assisté impuissante au drame, donne l’alerte. Le chef de gare de Nozières assiste lui aussi à la scène, il voit la machine osciller et s'abattre sur le côté. Il alerte immédiatement le régulateur et fait stopper l’autorail Alès-Nîmes qui va bientôt entrer en gare.

 

L'accident connu, le Permanent Exploitation alerte les pompiers de Nîmes vers 12h36.  Immédiatement après, le service de la Préfecture du Gard est informé et le plan ORSEC est déclenché à 12h45.

 

Les premières ambulances arrivent à Nozières entre 13h05 et 13h10. A 13h05, Quatre médecins sont dépêchés sur les lieux pour aider celui qui se trouvait comme voyageur dans le train et qui s’est mis immédiatement au travail.  Rapidement les secouristes, médecins, infirmiers, bénévoles d’Alès, Nîmes et Avignon affluent. Ils ne se doutent pas encore qu’ils resteront 48h en poste. Les habitants de Nozières et de Brignon sont aussi nombreux à leur prêter main forte. Il se crée spontanément autour de ce train un véritable élan d’entraide et de solidarité qui sera salué par toute la presse.

 

Jacques Lejeune, essaie désespérément de retrouver  ses filles et sa femme. Il est désorienté et vit un véritable cauchemar. Il voit des voyageurs hébétés quitter le train comme elles peuvent, par les portes, par les fenêtres. Elles se laissent choir sur le ballast. Certaines sont pourtant gravement blessées. C’est une vision apocalyptique. Des personnes gisent sur la voie à côté du train, certaines sans doute mortes. Des plaintes et des gémissements s’élèvent maintenant un peu partout dans la campagne… Tout ça, est-ce bien réel ?

Il attendra des heures, les secours dégageront de nombreuses personnes, extrairont de nombreux corps aussi, mais toujours pas de nouvelles de sa famille. Son ami, qui attendait vainement le train à Nîmes, apprendra le triste sort du train et viendra le rejoindre sur les lieux du drame.  Les journalistes prendront une photo de ces deux hommes accablés, celle-ci fera la Une de plusieurs journaux.

 

Il faudra plus de 5 heures (6heures d’après les proches) pour dégager Irène du train. Pour y parvenir les secouristes devront utiliser des chalumeaux pour découper la tôle et faire intervenir directement  le Dr Simonot, chirurgien de Nîmes. Certains témoins et journalistes diront  qu’elle refusait de sortir car elle ne voulait pas être séparée de ses filles, elle ne voulait s’éloigner d’elles, qu’elle pleurait en s’accrochant à elles. Elle présente de graves blessures et sera immédiatement conduite à l’hôpital de Nîmes.

 

Jacques apprend que c’est la seule survivante, que ses 2 filles, Annie 11ans et Danielle 6ans, n’ont pas survécue. Lorsque les corps des 2enfants sont dégagés, un journaliste à l’affût d’images chocs se précipite sur les corps pour les photographier. Jacques se jette sur lui pour l’en empêcher.  Jamais il ne pourra pardonner à cet homme qu’il comparera à un charognard affamé.

 

Irène fait partie des personnes grièvement blessées, elle est hospitalisée à Nîmes. Son état est critique certains journaux annoncent même son décès. Les médecins parlent de choc traumatique très intense, de polyfractures du bassin, des jambes et d’un pied, d’insuffisance rénale, d’hyperazotémie, d’érosions multiples et considérables des tissus.

La famille parlera d’un état dramatique, ses lèvres sont brulées, elle présente un grand nombre de fractures dont 4 aux bassins, les tendons de l’une de ses chevilles sont rompus et elle souffre de problèmes très graves aux reins.

 

L’hôpital de Nîmes est dans l’incapacité de la sauver, seul le service d’urologie de l’hôpital St Eloi de Montpellier laisse entrevoir un espoir, mais l’hôpital de Nîmes refuse de prendre la responsabilité d’un transfert jugé trop dangereux. Le transfert se fait sous la responsabilité de la famille.

 

Irène arrive à Montpellier le 19 septembre, elle subit plusieurs exanguino-transfusions, son taux d’azotémie restera pendant une dizaine de jours à une valeur mortelle de 4grammes. Les médecins tenteront même une sorte « d’hibernation », une première médicale, ils la placeront dans de la glace afin de faire baisser sa température corporelle pour ralentir son organisme. Elle restera plusieurs jours ainsi, les médecins ne la quitteront pas.

 

Dans sa mémoire  restera gravée une image, vision étranges de plusieurs hommes barbus penchés sur elle à son réveil. Les médecins ne l’avaient pas quitté et n’avaient même pas pris le temps de se raser. A partir de ce jour elle se fera appelé « la miraculée » par ses médecins.

 

Le 25 octobre  1957 elle quitte le service d’urologie pour rejoindre celui d’orthopédie-traumatologie. A l’examen le médecin parle d’un état médiocre, il émet de réserves très sérieuses sur son avenir obstétrical. Il diagnostique une paralysie du nerf sciatique gauche, le tibia et le mollet gauche sont très abîmés. Elle présente une « impotence » du pied gauche. Elle subira plusieurs interventions, des greffes de peau, des greffes osseuses et des incisions d’abcès…

 

Ce fut une longue période d’incertitude. Durant son hospitalisation, elle a reçu trois fois l’extrême-onction. Sa famille (sa mère, sa sœur et Jacques bien sûr) habitant pourtant l’Auvergne ou le limousin, est restée à Montpellier durant toute cette période, chacun occupant à tour de rôle un lit vaquant à côté du sien. Dans le désespoir, la famille a même eu recours à des méthodes moins scientifiques, ils ont entre autre fait appel une magnétiseuse. Ils lui ont enfilé un collier étrange sensé la protéger. Sa sœur Rolande raconte encore qu’Irène à son réveil ne comprenait pas pourquoi elle portait cet étrange collier… Ils n’ont jamais voulu lui révéler se qu’il représentait.

Si Irène a énormément souffert à ce moment là, Jacques n’en était pas moins épargné. Evidement il n’avait pas de blessure physique, mais il se retrouvait seul. Seul à avoir vu et pris conscience de l’ampleur de la catastrophe, seul à avoir vu le corps de ses deux enfants, seul à leur enterrement. Ne sachant pas si sa femme allait survivre, et si par miracle elle survivait dans quel état vivrait-elle…

Contre toute attente, Irène et sa rage de vivre ont vaincu ! En juillet 1958 elle rentre enfin chez elle.

Le retour est difficile une charmante voisine, pensant bien faire, a vidé la chambre de ses filles, elle entre dans une maison sans jouet, sans vie et c’est pour elle un choc. Ne pouvant rester seule, ils emploieront une jeune fille, Yvette, 16ans, qui aidera Irène au quotidien.

Tout n’est pas terminé pour autant. Elle va encore subir de nombreuses interventions durant plusieurs années, en particulier pour des esquilles d’os qui ressortent et créent des abcès. En 1974, tellement fatiguée par ces interventions douloureuses et répétitives, elle refusera de se rendre à l’hôpital. Un chirurgien ne pouvant accepter de la laisser dans cet état, viendra l’opérer à son domicile.

Sont taux d’incapacité est évalué à 90% en novembre 1958 avec nécessité constante de la présence d’une tierce personne.

Vu l’état de sa jambe et de son pied gauche, l’état de son bassin et les problèmes hormonaux, les médecins pensent qu’Irène ne pourra jamais remarcher ni avoir d’enfant.

 

Mais c’est sans compter sur la volonté de fer de cette femme

En 1961 elle mettra au monde sa troisième fille, Christine, par césarienne.

En 1982 Christine mettra à son tour au monde son premier enfant. Cet enfant c’est moi, je me prénomme Emilie.

En 1986 ils eurent le bonheur d’avoir un petit fils, Thibaut

 

Ma grand-mère Irène, était une femme formidable qui ne se plaignait jamais, sauf si je lui répondais… Là elle me disait que jamais ni ma mère, ni Annie ou Danielle ne se serait permises de lui dire ça.

Je ne l’ai jamais vu en fauteuil et les seules fois ou je l’ai vu se servir d’une canne, c’était en forêt pour aller ramasser les champignons ou en montagne pour cueillir les iris et elle adorait ça. Le reste du temps sa « petite canne » c’était moi, elle prenait mon bras ce qui lui donnait un meilleur équilibre, même si je n’étais qu’une enfant bien incapable de la soutenir...

 

Mon grand père Jacques, était un homme plein d’amour  pour sa femme, plein de petites attentions, par exemple un petit bouquet tous les dimanches. L’accident, il n’en parlait pas, sans doute trop marqué par cette tragédie, il était  trop douloureux pour lui de l’évoquer. Il n’a jamais pu refranchir la porte de l’église ou il a du dire au revoir à ses filles. Après l’accident il est resté plusieurs mois auprès de sa femme, ensuite il a repris son travail de chauffeur  de locomotive à vapeur, mais c’était pour lui à chaque fois une nouvelle épreuve. Peu à peu il est devenu mécanicien au dépôt de Clermont-Ferrand où il a terminé sa carrière. Malgré la douleur, il est resté un bon vivant. Il suffisait de l’emmener quelque part et nous pouvions être sûre que 3 jours plus tard il ne passait pas dans la rue sans être salué par quelqu’un.

 

Annie et Danielle n’ont jamais été oubliées dans la famille, leurs photos ont toujours été présente chez mes grands parents.

 

Jacques Lejeune est décédé le 31 janvier 1998 à 74ans des suites d’une maladie. Jamais je n’avais vu autant de monde dans cette église, beaucoup d’amis à lui que nous ne connaissions pas. Désormais Irène allait devoir vivre seule, comment, avec son handicap, allait-elle pouvoir faire face ?

 

Après son décès,  Irène a eu besoin d’en savoir plus sur l’accident, elle n’avait sans doute jamais pu vraiment en parler avec lui. Elle a recherché des vieux  journaux. Elle voulait surtout savoir si ses filles étaient mortes sur le coup, si elles n’avaient pas souffert.

 

Irène Lejeune est décédée le 6 octobre 1998 à 76ans des suites d’un accident de voitures. Malgré le décès de Jacques et son handicap, elle avait réussi à rester totalement indépendante. Comme toujours elle avait fait face. Difficile de croire qu’un accident de voiture  qui ne paraissait pourtant pas extrêmement grave ait pu l’emporter, après ce qu’elle avait vécu…

 

Elle est partie sans connaître la vérité sur la mort de ses filles.

 

                                                                                  Emilie S.

 

Sources :

 

Nombreux témoignages : Rolande G. ; Yvette B. ; Christine B. …

Annexe 2 du rapport d’enquête SNCF (Collection Jean-Paul Pignède)

Rapport d’expertise médicale concernant Mme Irène Lejeune

Journaux d’époque : Paris Match N°441 ; RADAR N°450

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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