Etre jugé responsable d'un déraillement

Loin de moi l’idée de jeter la pierre au mécanicien de l’express 1115. Je suis plutôt de ceux qui pensent qu’avec beaucoup de malchance, une accumulation de négligences peut conduire à l’irréparable.  J’étais moi-même conducteur de trains à la SNCF. Je sais donc de quoi je parle. Quel est celui qui dans l’exercice de son métier ou bien encore au  volant de son  véhicule, ne s’est jamais retrouvé, une fois au moins dans sa vie, dans une posture délicate par sa faute ?  L’erreur est humaine. L’Homme est faillible. Il y a des professions et des activités où les erreurs d’interprétations peuvent avoir des conséquences tragiques. Au cours de ma carrière quelques rares méprises d’interprétation de situations auraient pu, avec une bonne dose de malchance, faire basculer ma vie dans un enfer. Mais je dois tout de suite rassurer le lecteur : Dans l’exploitation des circulations ferroviaires, outre le développement permanent des systèmes de contrôles automatiques de sécurité, il existe heureusement en France des boucles de rattrapage à différents niveaux. Ces boucles généralement fonctionnent bien, ce qui permet d’assurer que le train est un moyen de transport fiable et sûr. A l’inverse, les cheminots s’accordent à dire que pour qu’un accident se produise, il faut qu’interviennent au moins trois dysfonctionnements graves dans la chaîne de sécurité.

 

A Nozières, nous allons voir que ces trois dysfonctionnements se sont produits et chose rare et particulièrement dramatique, ils reposent presque essentiellement sur la responsabilité d’un seul homme :

 

1 - Le mécanicien n’a pas signé le registre modèle « 1913 » d’avis travaux à sa prise de service. Il ignorait l’existence de la VUT (1) entre Nozières et Fons - Saint Mamert ainsi que la signalisation de ralentissement à 30 Km/h mise en place pour y accéder.

 

2 - Il n’a pas vu ou reconnu le TIV (2) fixe à distance 30 Km/h, implanté 1200 mètres avant l’aiguille d’accès à la VUT.

 

3 – Il n’a pas réagi au déclanchement de la répétition acoustique « signal fermé » dans sa cabine, au franchissement du dit TIV.

Il n’a pas ralenti la vitesse de son train et a abordé l’aiguille d’accès à la VUT à la vitesse de 92 Km/h. Cette vitesse excessive est la cause du déraillement.

 

Je n’ai ni le droit ni l’envie de porter un jugement sur l’attitude du mécanicien de route Elie Gagnes. Qui serais-je d’ailleurs pour le faire ? J’éprouve bien au contraire de la compassion pour cet homme brisé et hanté pour le restant de sa vie, par les funestes conséquences de 47 secondes d’errements.

 

Depuis l’ouverture de ce site, « imprégné » par cet accident, c’est très souvent que je pense à lui. Je l’imagine dans sa locomotive renversée, alors que le déraillement vient juste de se produire. Comment a-t-il vécu ces tous premiers instants d’enfer ? Que s’est-il passé dans sa tête à ce moment là ?

 

Jeanne Deleuze avait 17 ans, elle était dans ce train avec sa mère et ses deux frères. Elle déclare dans le journal Midi Libre :

 

«  Il y eu d’abord un grand silence, puis ensuite les hurlements des gens qui étaient paniqués. (…) Plus tard le mécanicien est venu. Il avait les mains brûlées, la peau en lambeaux. Il n’arrêtait pas de répéter "Qu’est-ce que j’ai fait. Qu’est-ce que j’ai fait " ».

 

Le 13 novembre 1958 la Cour d’Appel du Tribunal Correctionnel de Nîmes  déclare Elie Gagnes coupable d’homicides et blessures involontaires causés par un chemin de fer. Il est condamné à 100.000 Francs d’amende et deux ans de prison avec sursis. Une peine qui aura pu lui paraître bien dérisoire et inutile à côté de celle qu’il a dû endurer chaque jour, pour le restant de sa vie, parce que c’était un homme et que sa conscience était incapable d’oublier.

 

Alors bien sûr, c’est vrai aussi que pour les familles endeuillées et anéanties par la perte irréparable d’un ou plusieurs êtres chers en de pareilles circonstances, le mal vivre du mécanicien responsable de la catastrophe peut sembler après tout un moindre mal.  Chacun jugera en son âme et conscience. Pour ma part, je me bornerai à énoncer les faits tels qu’ils sont consignés dans les pièces officielles en notre possession.

 

Georges Malarte

 

 

 

 

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(1)  VUT : Voie Unique Temporaire.

(2) TIV : Tableau Indicateur de Vitesse.

 

 

Sources :

-          Annexe 2 du rapport d’enquête établi par M. Arriordaz, Inspecteur des Transports agissant en qualité  d’Officier de la Police Judiciaire. (Collection Jean-Paul Pignède).

-          Minute de l’Arrêt de la Cour d’Appel du Tribunal de Nîmes du 13 novembre 1958. (Archives Départementales du Gard).

-          Midi Libre du 7 septembre 2002 « Il y a 45 ans, le train Paris-Nîmes déraillait en gare de Nozières ».

 

 

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